Vendredi 24 juillet 2009 5 24 /07 /Juil /2009 23:35

Ils sont deux. Deux adolescents d'environ quinze ans. Le noir sombre de leur peau tranche avec le

vert camouflage de leurs sweatshirts et de leurs baggies. Minces, mais musclés, ils arborent leurs

vêtements récemment acquis avec fierté. Ils surgissent par la porte du fond, tels deux démons qui

annoncent l'aube du règne des Ténèbres. Le premier s'arrête à l'entrée, tel un cow boy, et fait pivoter

sur sa tête la visière de sa casquette. Ce que je n'ai pas remarqué, ce sont ses yeux. Ils font le tour du

wagon, comme un sultan fait le tour de son harem pour choisir celle qui va partager sa nuit. Mais ce

wagon n'a rien d'un harem. Et ses intentions ne concernent pas l'amour. Au contraire.

 

A ma gauche, une dame tient un bouquin et en récite le contenu avec ferveur. « Jésus dit: Je suis

l'Eternité, la Vérité, et la Vie »,

En face de moi, sur un autre groupement de sièges, la tête grisonnante d'un homme qui me tourne le

dos est appuyée nonchalamment sur le rebord du hublot. En face de lui, une jeune femme lit un

magazine ou un livre que je ne peux voir. Blonde, mince, emmitouflée dans sa veste en jean noire -

le type-même de la working girl à la française.

Nous ne sommes pas plus de dix dans le wagon. Chacun pense à sa vie, au travail qui est assez dur

pour qu'il faille se réveiller si tôt. Atout ce qui préoccupe ceux qui donnent de leur force, de leur

volonté, de leur foi, de leur être, avec l'intime conviction d'avoir un rôle dans l'ascension de leur

pays.

Moi, je pense à la carte de séjour que je vais enfin pouvoir retirer à la préfecture.

Une journée comme une autre, somme toute.

La journée où Dieu m'a mise en face de la réalité.

Au milieu de ma lecture, j'entends tout à coup un cri qui s'élève. Deux cris. Aigus, révoltés,

impuissants. Je lève la tête...et découvre l'impensable.

Il la tient par le col de sa veste, il la secoue violemment de droite à gauche, il...il l'agresse!

L'adolescent à la casquette, le petit sultan, est en train d'agresser la blonde sous nos yeux, à 6heures

du matin.

D'un seul bras, sans même la regarder, il la secoue, d'un côté à l'autre, pendant qu'elle crie. Ses

cheveux blonds vont et viennent au gré des balancements qu'il lui impose, tantôt couvrant son

visage, tantôt découvrant l'expression d'horreur paralysante qui le déforme. Ou peut-être est-ce

l'expression qui déforme mon visage, à ce moment-là...

Elle crie, elle hurle de sa petite voix, pour signifier sa détresse, sa colère, envers celui qui l'agresse,

envers ceux qui assistent à la scène sans broncher. Paralysés eux aussi, hypnotisés par cette violence

gratuite. Ou indifférents à ce qui arrive. Je pense à l'homme assis en face de la victime.

Elle crie, elle hurle de sa voix presque inaudible, tandis qu'il lui arrache royalement son mp3 .Tout

cela sans l'arracher de son siège.

Il connaît. Il « maîtrise ». Cette ville est à lui. Il entre, parcourt son royaume du regard, s'approche

de ses sujets et leur fait subir ce qu'il veut. Personne ne bronchera. Il ne s'arrête que devant les murs

trop hauts et trop lisses pour être gravis; le reste, les barrières morales, sociales, connais pas. Elles

ne veulent rien dire. Ce genre de barrières, c'est pour les nazes. Lui, ce qu'il veut, il prend. Deux

minutes avant que le train ne s'arrête, pendant que son partenaire surveille l'éventuelle présence

d'agents de sécurité à la porte. Une fois le train arrêté, il lâche la dame et descend tranquillement.

Peut-être pour monter dans un autre wagon à moitié vide et montrer à nouveau sa force et sa

souveraineté.

Deux femmes assises un peu plus loin se retournent de temps en temps pour la regarder. La fidèle

chrétienne assise à ma gauche se livre à un monologue scandalisé et incrédule. Et elle?

Elle, elle essaie de retrouver son souffle, momentanément coupé. Elle rejette ses cheveux en arrière,

pour vérifier qu'ils sont encore là. Pour vérifier que sa dignité existe encore. Elle sent la peur se

transformer en une boule volumineuse qui encombre sa poitrine et remonte vers sa gorge. Elle ne

trouve pas en elle la force de la faire sortir, de la faire exploser en milliers de larmes qui lui feraient

oublier ce qu'elle vient de vivre. Elle essuie ses yeux, une fois, deux fois, comme pour s'empêcher

de pleurer, mais elle sait bien que c'est pour les faire venir, ces traîtres de larmes. Elle regarde par la

fenêtre, le regard perdu, un doigt sur la bouche. Après quelques minutes, elle regarde ceux qui ont

assisté à la scène, face à elle, et un soupçon de honte vient ajouter à son traumatisme. Elle se sent

ridicule de ne pas avoir pu réagir comme il fallait. Et comment aurait-il fallu réagir? Elle en veut à

ces gens qui n'ont pas bougé le petit doigt. Elle repense à ses conversations avec ses collègues, au

sujet des agressions qui ont lieu dans les trains, les bus, la rue, et dont on parle dans la presse

gratuite presque tous les jours. Presque tous les jours. Elle en parlait sans jamais se demander

quand ce serait son tour. Elle en parlait avec un oeil extérieur, objectif, critique, scandalisé, sans

jamais impliquer sa propre personne. Et puis un jour, c'est son tour. Aujourd'hui, c'était son tour. Si

ça se trouve, ce sera d'elle que l'on parlera dans le 20 minutes, le Métro ou le Direct Matin de

demain. Dans la rubrique faits divers. Un adolescent d'à peine quinze ans vient de faire d'elle un fait

divers. Elle a honte, elle a peur. Honte de s'être laissé ainsi malmener par un garçon qui aurait pu

être son fils. Peur de rentrer ce soir par le même RER, la nuit. Peur, car s'il était capable d'une telle

violence pour un acte aussi bête que de voler un mp3, de quoi serait-il capable s'il devait commettre

un acte plus sérieux?

Elle sait qu'une fois sortie, elle ne parviendra pas à remettre les pieds dans ce train.

C'est comme si l'on m'avait agressée moi-même. J'ai honte pour elle, j'ai peur de devoir rentrer par

ce même train, je me hais de ne pas avoir pu la secourir. Et comment aurais-je pu la secourir?

Comment une jeune femme en secoure-t-elle une autre contre un garçon dans la force de l'âge, alors

qu'elle ne sait pas où se trouve la poignée d'alarme? Aurais-je eu le temps de la saisir, cette poignée,

avant que son acolyte ne vienne me régler mon compte à mon tour? Et c'est ce qui fait le plus

honte; on ne peut pas vraiment les qualifier de « forts ». Ils ont plus l'air de deux « petits frères »

chétifs dont les bras sont encore gonflés par une récente séance de musculation.

Pendant un court instant, nos regards se croisent. Elle a les yeux gris-bleus. Je ne suis pas sure de

bien déchiffrer ce qu'ils me disent. Peut-être parce qu'elle cherche à masquer sa détresse en affichant

une certaine dignité. Mes yeux à moi lui disent que je compatis, que je les hais tout autant qu'elle les

hait, qu'ils font honte à la couleur de ma peau, même si je sais qu'elle n'a rien à voir avec leurs actes

d'un autre âge. Mes yeux à moi lui demandent pardon. Pardon de ne pas avoir su quoi faire, d'être

restée là à la regarder se faire humilier, se faire violenter aussi gratuitement par des jeunes qui n'ont

aucun lien, de quelque nature que ce soit, même ancestral, avec moi. Pardon de ne pas savoir quoi

faire à présent, d'ignorer si je dois me lever et aller m'assoir à côté d'elle, ou si je dois au contraire

jouer l'indifférence et passer mon chemin.

Elle cesse de me regarder au moment ou le train s'arrête à ma gare. Je dois descendre, et j'aimerais

tant rester avec elle. Mais je ne peux pas, car j'ai ma carte de séjour à récupérer. L'homme en face

d'elle ne peut pas la réconforter, car il ne la connaît pas. La dame à la bible ne peut pas non plus, car

elle doit terminer son livre. Ici, personne n'assiste personne. On est seul, face à sa détresse et à ses

doutes de soi, sans aucun recours, sauf si l'on croit, comme moi, que l'on est en réalité jamais seul,

que lorsqu'une personne est de sortie, elle a Dieu pour compagnon.

Alors je descends, car « je ne peux pas ».

Ce matin, je m'en suis voulue d'avoir oublié d'emmener mon lecteur mp3 en partant pour la

préfecture. Je pensais aux longues heures d'attente qui paraissent moins longues avec de la musique

dans les oreilles.

A présent, je suis emplie de gratitude, en même temps que la compassion que je ressens pour ma

compagne de voyage. J'étais assise quelques sièges avant elle, j'étais la première dans la ligne de

mire du petit voyou; si j'avais eu l'impatience de remonter chez moi prendre mon baladeur...Je n'ose

même pas imaginer.

C'est cela, le plus choquant: le fait de considérer que tout ce que l'on voit est à soi. On veut un

lecteur, on tend la main et on s'en empare; on désire ce sweatshirt militaire, on déshabille la

personne qui le porte; on veut une femme, on bande ses muscles et on l'attrape. On la jette sur son

épaule et on l'emmène où on veut, pour en faire ce que l'on veut. Autrefois, cela arrivait seulement à

n'importe qui. Aujourd'hui, cela arrive aussi n'importe où, et surtout, n'importe quand. La nuit n'est

plus le seul repaire du Mal; désormais, le jour l'est aussi. Dans le train, je fais un peu plus attention

au jeune homme qui vient d'entrer, en sweatshirt gris et baggy bleu retroussé jusqu'aux genoux. Il

n'a pas de sac. Je remarque le regard envieux et mauvais qu'il jette en direction du HTC Diamond

que tient ce jeune diplômé en costard. Des regards comme celui-là, il y en a des milliers dans tous

les trains du monde. Mais il faut en vivre les conséquences pour pouvoir le reconnaître.

En traversant la rue pour rentrer chez moi, je regarde dans tous les sens vers tous ceux qui croisent

mon chemin. Je pense à une chanson française, de celles qui passent en boucle dans les magasins de

prêt-à-porter. Une phrase m'a touchée en particulier: «Ce que tu veux, prends-le, c'est à toi ». C'est à

toi...

Je me demande si cet chanteuse a mesuré l'ampleur de ces paroles. Si elle a réalisé la pleine

signification de cet ordre apparemment anodin.

Anodin. Je sais que l'on qualifiera ce que j'ai vu d'anodin. Parce que ce n'est pas un viol, un attentat,

ou une attaque massive à main armée. Ce n'est pas un scoop; cela arrive tous les jours. Imbécile, celui qui se roit dans une bulle où rien de mal n'arrive!
Et alors? Sous
prétexte que ce n'est pas un scoop, que cela arrive quotidiennement, devrait-on se la fermer?
Je ne
crois pas. Je pense que ce qui est grave, c'est que ce soit devenu si banal qu'on en parle à peine, de

peur d'être perçu comme une personne naïve. Ce que je déplore, c'est que l'on ait échelonné les

actes de violence selon leur gravité. Et que la gravité de l'acte soit elle-même échelonnée selon le

bien ou la personne atteints. Si c'est un mp3 volé, ce n'est rien. Si c'est un viol, ça commence à

intéresser. Non.

Que ce soit un mp3 volé, une femme violée, une maison cambriolée, tous ces actes ont pour moi la

même signification quand ils ont un dénominateur commun: la violence. Quand il y a violence, il y

a atteinte à la dignité humaine, au droit d'exister, à la confiance que certains d'entre nous ont mis

tant de temps à construire en eux. Peu importe la valeur ou le pesant d'or des biens matériels qui

nous ont été pris.

Cette histoire, je l'écris au nom de son héroïne involontaire. Ces mots maladroits viennent

remplacer l'étreinte que j'aurais aimé vous offrir, Madame, l'épaule que j'aurais voulu plus

réconfortante pour vous. Ils viennent vous soutenir dans votre honte et votre détresse, même si ce

soutien vous paraît insignifiant devant l'horreur que vous avez vécue.

Un homme, puis deux, puis trois hommes passent devant moi après m'avoir longuement regardée.

Je me dis que si l'un d'eux me voulait, il pourrait trouver normal de tendre la main et de se saisir de

ma personne, tout simplement. Comme un plat parmi d'autres sur un buffet géant. Cette pensée me

répugne.

Des pensées comme celles-là, il y en a des milliers qui s'envolent dans toutes les rues du monde.

Des agressions comme celle que j'ai vue, il y en a des milliers dans toutes les villes du monde.

Tous les jours.

Parce qu'une journée ne ressemble jamais, au grand jamais, à une autre.

A la femme du RER.

M. Mht

Par Masterpiece - Publié dans : A nos plumes
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